La révolution galopante

Je me souviens, dans les années septante, il y avait eu cette grève générale. Le peuple s’était soulevé: même les bistrots fermaient… C’est dire ! à Bruxelles ! mais ça n'existe pas les bistrots qui ferment à Bruxelles ! Merde, hein, tout le monde redevient pauvre aujourd'hui, on se croirait en Argentine ! Vous avez vu la pauvreté ? Il paraît qu'elle galope. La révolution ! Wééé, on devrait refaire çà, moi je te dis.

Une Serveuse, au Coq.

Wattman IV, vivre ensemble.

Je me souviens, dans le tram 94, il y avait un petit garçon qui regardait avec envie le conducteur marocain et, surtout, les boutons de la commande du tram. Le wattman a pris le garçon sur ses genoux et, c'est dingue, je te jure, lui a laissé conduire le tram, vraiment. Le petit criait à tue-tête: "Maman, Maman, c’est moi qui conduis le tram, c’est moi qui conduis le tram" et tout le monde souriait.

Pierre Duys et une Anonyme

De schieven arkitekt

Je me souviendrai toujours de la place de Brouckère le jour où l’on a démonté la grande fontaine en bronze, Bruxelles fut amputée, elle clopinait bêtement sur une seule patte, cela ne s’oublie pas. Je me souviens que des ouvriers l'ont découpée, cette fontaine, au chalumeau, en deux: le sommet se trouve tout au bout, Quai aux Briques, devant "le petit chicago". La base, je ne sais pas où elle fut transportée. C’est fou, non, de démanteler une fontaine et de la replacer ci et là, en morceaux. L'architecture, à Bruxelles, c'est du pareil au même. On appelle cela la Bruxellisation. En français, si l'on pince lèvres et fesses, on dirait Façadisme. Le façadisme est enseigné dans les écoles d'architecture du monde entier, paraît-il, hein, je n'y suis pas allé: la Bruxellisation, ce qu'il ne faut SURTOUT PAS FAIRE. Abattre tout et garder hypocritement la façade, refaire le reste à neuf, Bruxelliser. Alors, dit-on, les Bruxellois sont des râleurs, les édiles feignent de ne pas comprendre pourquoi les Bruxellois pestent contre leur ville et les promoteurs avec lesquels les baillis s'entendent très bien.

En Bruxellois, en patois de Bruxelles, "de schieven arkitekt" est l'une des plus suprêmes insultes qui signifie "l'architecte de traviole". Comme dans "schieve lavabo" qu'on balance à qui porte la gueule de traviole. Au moins cela on ne leur détruira pas, leur humour, aux Bruxellois.

Pierre Duys avec un Anonyme onbekende brusseleïr.

kinoscope

Je me souviens des machines au musée du cinéma. Des tas de boutons qu’il faut presser pour tourner les roues, ajuster les petites fenêtre et allumer les loupiotes et les reliefs s’animent et des bonhommes courrent sur du papier ou du carton je ne sais plus et ce carton c'est un jardin puis des nuages et une fillette vole qu'un ange ramène sur terre et la lumière s'éteint et le monsieur appelle les gens parce que le film commence et que les portes s'ouvrent et je reconnais toujours cette odeur, cette odeur du musée du cinéma qui n'est pas celle des fleurs mais que j'aime et qui va faner parce que le musée ils le rénovent et que c'est triste une fleur qui se ferme le soir.

Pierre Duys

Du haut d'Ixelles à l'Europe par les flancs d'Etterbeek

Je me souviens de la rue de la Verveine. On y trouvait la vinaigrerie « l’étoile », qui existe encore? Peut-être n'est-elle plus là, tout fut-il rasé pour implanter les bâtiments pharaoniques de ce qu'on appelle ici "l'Europe"? Je n'en sais rien, je ne fréquente plus ce quartier, mort sous des tonnes de cravates sombres qui ne parlent aucune des langues d'ici, restant dans leur pré carré. En passant, on parle toujours de la "bonne intégration" des fonctionnaires européens. En l'opposant tacitement à celle des "familles immigrées". Moi, je dis que c'est facile de s'intégrer avec trois milles euros nets d'impôt (pour la plus "petite" secrétaire même pas traductrice).
Par ici, il y avait la rue Van Merland. Où se trouvait la petite église qui fut restaurée? Je me souviens aussi de la chaussée d’Etterbeek, avant, il y avait le haut et le bas, c’était plus populaire en bas.

Pierre Duys et une Anonyme

La légende du cheval Béjart et des quatre fils aimants

Je me souviens du départ de Béjart, quand il a quitté la Monnaie. Mais pourquoi qu'il est parti? Je sais pas. Sans doute un spectacle qu’il n’a pas pu faire, ou quoi? Il est parti, ca est sûr! Moi, de toute façon, je m'en fous car j’ai rien vu de Béjart.

Carambolage

Je me souviens, bus 54, les portes s'ouvrent, la plus belle femme du monde monte et pointe ses escafignons dans ma direction. Elle s'asseoit en souriant. Ses jambes se chevauchent sous mes billes oblongues. Je suis le loup de Tex Avery. Son regard: limpidité du lagon vert et orange et jaune et gris et pan ! J'en peux plus, sous hypnose, le gars. Sa peau: mandarine, pêche, cirrhose, tomate; un filon, un jet de pierre, une ridicule écorce de rosier. Je perdais mes chaînes, toutes, mes rondelles, une pédale, trois caramels, un mojito, je vous prie, demandè-je au chauffeur qui me regarde d'un air sans portes. Je nous voyais, sur une terrasse au bord du Nil, elle et moi, à quelques pas des torses miroitant de colosses cyclopéens montés à vif par des oies sauvages dans des barques d'albâtre, perdus dans l'observation attentive des radicelles des nénuphars bleuissants sous le soir, des dromadaires se culbutent au sommet de dunettes râpées, les célèbres nénuphars bleus d'Abyssinie se noient sans fin sous des lames sans fond. Et moi, en peignoir de satin noir, tous poils dehors, je me gratte.

Sers-moi fort

Je me souviens quand je suis arrivé à Bruxelles, j’ai bossé à la construction des tours, devant la gare du Nord. Avant, ce n’était que des petites maisons et des putes. On a dit à tout le monde de décamper. Les petites maisons n’existent plus.

Trop grave quoi !

Je me souviens que le Dj avait tellement mal aux doigts à force de scratcher qu’il scratchait avec ses pieds. C’était dingue quoi, tu vois, c’est çà la nuit à Bruxelles.

Ramadan

Je me souviens, hier soir, Mustafa nous a apporté des gâteaux: baklawa, rfisa, kalb ellouz, dattes fourrées, toute la panoplie. Cela tombait bien, parce qu'une jolie menthe bien grasse pousse sur la terrasse qui nous pend chaque matin aux narines ses parfums volatiles.